Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
24 mai 2011 2 24 /05 /mai /2011 11:33

 

 

La mise sur agenda politique en 2002 du thème de la sécurité routière par la plus haute autorité de l’Etat français au moment où le pays se distinguait par une mortalité routière importante a constitué un acte majeur érigeant la sécurité routière comme enjeu de société pour tout un pays.


 

Avec un nombre important de victimes, tuées et blessées, la pratique automobile est l’un des moyens de transports les plus périlleux en termes de risque de décès. Dans les transports routiers en France, le nombre moyen de tués pour les véhicules particuliers était de 7,13 par milliard de passagers-kilomètres en 2002, quand ce risque était de 0,21 par milliard de passagers-kilomètres pour le train et de 0,28 pour l'avion1. La France comptait un nombre élevé de morts sur les routes ne parvenant pas à infléchir significativement la courbe avec depuis l’année 1995 une mortalité se situant aux alentours des 8000 morts par an. Entre 1991 et 2000, ce sont près de 85.000 personnes qui ont perdu la vie sur les routes et l’on dénombre plus de 300.000 blessés2. Entre 2001 et 2010, cela représente 53.000 tués. Le coût total de l'insécurité routière (sanitaire, matériel, perte de production et préjudice moral) était évalué pour l’année 2005 à 24,9 milliards d'euros3.


 

Malgré cette hécatombe routière, le thème de l’insécurité routière restait peu présent sur la scène publique et médiatique et ne figurait que sporadiquement sur l’agenda politique. On en parlait peu, comme si l’on acceptait cet état de fait de façon fataliste ou dans l’indifférence généralisée. Pour expliquer cette attitude, R. Amalberti met en avant le fait que dans le cas des accidents de la route, il s’agit de « morts perlées »4, n’ayant pas de visibilité dans l’espace public compte tenu de l’absence d’effet de masse, loin de l’effet dramatique d’une catastrophe aérienne. Les accidents de la route ne créent pas de levier médiatique, ni politique. Pourtant, cette violence banalisée ne s’en déroule pas moins sur un terrain emprunté par toutes et tous, l’un des plus quotidiens, impliquant indifféremment tous les usagers de la route.

 


Alors qu’il vient d’être réélu, le Président J. Chirac fait de l'insécurité routière l'un des trois « chantiers » de son quinquennat. Le 14 juillet 2002, il dénonce un « fléau national » pour qualifier l'insécurité régnant sur les routes françaises et il érige la sécurité routière au rang de « cause nationale »5 afin de mettre fin à un sentiment d’impunité causé par la faible fréquence des contrôles routiers autorisant les excès de vitesse et l’alcoolémie qui occasionnent nombre d’accidents et causent un nombre important de victimes et de blessés graves. En affirmant l’importance de ce fléau, il entend faire respecter les règles existantes et aggraver les sanctions pour les infractions les plus dangereuses. Les premières lignes sont désormais tracées, il reste à donner corps à l’édifice.


 

C’est le 18 décembre 2002 que le comité interministériel de sécurité routière (CISR), rassemblant seize ministres du nouveau gouvernement, annonce des mesures afin de lutter contre l'insécurité routière. Dans une approche majoritairement répressive, les participants entendent d’une part « accroître le contrôle et aggraver la sanction pour changer les comportements et faire respecter la règle »6. D’autre part, ils visent à « agir sur la formation et l’information pour faire émerger une culture sécurité routière et impliquer tous les acteurs ». Cependant, c’est le volet répressif qui retient l’attention des médias7 et passe rapidement sur le devant de la scène. Pour relever le défi de la sécurité routière, l’Etat français a alloué un budget de 2.314 millions d’euros en 20068, en hausse depuis 2003.


 

L'Etat souhaite aussi associer les collectivités locales dans les politiques de lutte contre l’insécurité routière en favorisant une coordination entre l’Etat et les collectivités territoriales. Des moyens supplémentaires seront alloués dans le cadre des Plans de Départementaux d’Actions de Sécurité Routière (PDASR) afin de mener des animations et des actions partenariales sur le terrain et de réaliser des aménagements sur les infrastructures routières. L’Éducation Nationale est aussi une institution dont l’implication est essentielle pour aborder le thème de la sécurité routière via « des supports pédagogiques plus modernes et donc plus proches de la réalité »9 tout en proposant un enseignement de la sécurité routière qui se présente encore trop souvent comme des « plans-programmes » à apprendre par cœur.


 

Le risque routier, qui est aussi présent dans le monde professionnel, sera concerné et il s’agira de renforcer la prévention du risque routier en entreprise afin de développer une « culture de la sécurité ». Pour cela, il est prévu de mettre l’accent sur la prévention par la formation ainsi que sur l’adoption d’équipements de sécurité pour les véhicules de société. La sécurité routière passe aussi par une approche en termes de santé publique en considérant les prises de substances psycho-actives (alcool, médicaments, drogues) et l’on entend mieux informer les usagers des dangers liés aux substances incompatibles avec la conduite. Toujours dans le domaine de la santé, des efforts seront entrepris dans l’accompagnement des blessés (notamment traumatisés crâniens) et de leurs familles, en lien avec la montée en puissance sociale du concept de « victime ».

 

 

Cet effort s’est aussi concrétisé par un important volet de recherche scientifique dans le cadre du programme de recherche PREDIT 3 lancé en 2002 avec le soutien de nombreux projets de recherche mettant en avant l’interdisciplinarité en particulier les « sciences de l’Homme et de la société ». Les axes forts ont trait à l’accidentologie, à l’épidémiologie, à la conception de systèmes d’aides ainsi qu’à l’étude des comportements. A cette occasion, des allocations de recherche « ACI sécurité routière » ont été mises en place pour assurer la formation de jeunes chercheurs en sécurité des transports.


 

Les médias de masse ont joué un rôle certain dans la visibilisation du thème de la sécurité routière en particulier au moment de l’entrée en application des mesures, en donnant « une visibilité médiatique de la sécurité routière »10. Au travers des sujets journalistiques, des reportages, des débats et des faits divers, peut-être les ont-ils précédées quelques mois avant, en faisant état de tel ou tel accident, drame dans leurs reportages et dans leurs colonnes11. Les familles de victimes, les associations de lutte contre l'insécurité routière et leurs actions passent alors de l'ombre à la lumière, donnant un visage à l’insécurité routière en évoquant la souffrance humaine causée par les accidents.

 

 

 

Tiré de la thèse de E. Pagès: « Approche sociologique de la conduite instrumentée », 2008, pp.34-36. MàJ mai 2011.

 

 

 

Références:

 

1 ONISR, « La sécurité routière en France », 2003, p.182.

2 DRAST, « Gisements de sécurité routière », 2002, p.101.

3 ONISR, « La sécurité routière en France », 2006 b., p.227.

Concernant l’Union Européenne, le nombre d’accidents s’élève à 1 300 000, faisant 40 000 tués et 1 700 000 blessés. Le coût est estimé à 160 milliards d’euros, soit 2% du PIB (source Commission des Communautés Européenne, 2003, p.7).

4 AMALBERTI, « Comment les gens fonctionnent (et comment survient l’accident) », 2004. Site : www.ccfa.fr

5 Communiqué de presse de l’Élysée, 14/07/02, 16/09/02, www.elysee.com

6 CISR, « Communiqué de presse du CISR du 18 décembre 2002 », partie I.

7 Le Monde, 19/12/02, « Sécurité routière : plus de contrôles, plus de sanctions ».

8 ONISR, op. cit., 2006b., p.226.

9 CISR, op. cit., 2002, p.20.

10 ONISR, op. cit., 2006b, p.88.

11 Ces traces sont toutefois antérieures à la mobilisation nationale : Tous chauffards, "Zone interdite", avril 2001, M6 télévision ou encore Enquête sur les français au volant : zéro de conduite, "Le droit de savoir", février 2002, TF1. Autant dire que le thème a depuis connu une expansion florissante à la télévision sous diverses formes.

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Emmanuel Pagès
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Automobile et sécurité routière_Le blog de Emmanuel Pagès
  • : Une approche sociologique de la sécurité routière et des usages de l'automobile d'aujourd'hui et de demain.
  • Contact

Recherche