Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 14:05

 

 

 

 

Le dernier spot diffusé par la Sécurité Routière en janvier 2012 intitulé « Tant qu’il y aura des mort » donne à voir la réalité des quelques 65.000 accidents corporels survenus en 2011, et l’on image à peine qu’ils se chiffraient à 124.000 en 1999 ! Mais il ne faut pas oublier qu’en 2011 il y a eu 80.945 blessés et 3.970 personnes décédées1. Ce sont ces situations, qui se produisent encore quotidiennement, que vivent les personnes impliquées dans l’accident ainsi que les secouristes (pompiers, ambulanciers) qui se rendent sur les lieux d’accident.

 

La violence routière a pendant longtemps été banalisée dans la sphère publique et médiatique alors qu’elle se produit sur un terrain emprunté par toutes et tous, l’un des plus quotidiens, impliquant indifféremment tous les usagers de la route (jeunes, moins jeunes, femmes, hommes, enfants, automobilistes, motocyclistes ou piétons). Afin d’agir sur les comportements préjudiciables pour la sécurité, un certain nombre de campagnes ont été menées en recourant à des images chocs dans une mise en scène réaliste de celles-ci pour tenter de sensibiliser le public.

 

 

Toucher le public.

La préoccupation des campagnes de sécurité routière a toujours été de faire en sorte que les individus (automobilistes, motards, cyclistes principalement) se reconnaissent dans la description faite dans le spot en espérant les faire changer de comportement. Depuis quelques temps, il s’agit de toucher le conducteur ordinaire en mettant en scène « Monsieur ou Madame tout le monde », sans en faire une cible stigmatisée, ce qui aurait pour effet d’entraîner un rejet de l’image ainsi donnée, mais en utilisant des images chocs.

 

Des recherches ont été entreprises pour mieux connaître la façon dont se perçoivent les infractionnistes de la route. C’est ainsi qu’un rapport de recherche réalisé dans le cadre du PREDIT3 se conclut en proposant d’« envisager aussi l’action publique ou celle des associations militant pour la sécurité routière selon des perspectives et des moyens à la fois plus réalistes et plus responsables, parce qu’ils respecteraient mieux les façons d’agir et de se représenter qu’ont les gens visés »2. En somme, la Sécurité Routière s’adresse aujourd’hui aux conducteurs en sollicitant un effort de responsabilité de leur part en faisant d’eux les acteurs principaux de la sécurité sur les routes au sens où ils jouent un rôle actif dans la sécurité du système routier. Les campagnes de sensibilisation visent dorénavant à produire un effet miroir : chacun des usagers de la route peut se reconnaître dans ses comportements devenus bien souvent ordinaires sur la route et peut être effrayé par les conséquences de ses actes anodins.

 

 

Donner à voir des comportements à risques qui constituent un fléau.

Lorsqu’en 2002 le président Chirac a dénoncé un « fléau national » pour qualifier l'insécurité régnant sur les routes françaises, il a érigé la sécurité routière au rang de « cause nationale »3 afin de mettre fin à un sentiment d’impunité causé par la faible fréquence des contrôles routiers autorisant les excès de vitesse et l’alcoolémie qui occasionnent nombre d’accidents et causent un nombre important de victimes et de blessés graves. C’est suite à cette impulsion au plus au rang de l’Etat que le thème de la sécurité routière a accédé au champ médiatique et plus encore a réussi à figurer sur l’agenda politique.

 

Les études en accidentologie identifient de nombreux comportements comme étant des facteurs à risques dans la conduite. Il s’agit de la vitesse excessive, de l’alcool, du non respect de la signalisation et plus récemment du téléphone portable, sans omettre d’autres sources de distraction liées aux équipements embarqués (GPS, lecteur Mp3). La législation sanctionnant les comportements non conformes existe actuellement mais parce qu’il est difficile de les contrôler en permanence, ces transgressions sont nombreuses et fréquentes de la part des usagers de la route qui auraient toujours de « bonnes raisons » de le faire.

 

 

Voiture = rêve :

Dans la sphère médiatique, la publicité a pour mission d'installer l'automobile dans un champ infini des possibles. Produit de consommation de masse, l'automobile se présente comme une « machine à rêve avant d'être une machine à rouler »4. Elle est à la fois un objet de liberté, de rêve et de plaisir pour les individus. Et les constructeurs l'ont bien compris et y attachent de tels sentiments en construisant leur image de marque5 et cela se prolonge au moment de promouvoir leurs véhicules. Chaque modèle a une clientèle cible et le marketing développe une thématique attractive propre au véhicule.

 

Avec le durcissement de la réglementation routière, au début de la décennie 2000 les constructeurs ont mis en avant dans leur communication des thèmes comme la sécurité, le confort, l'écologie qui ont peu à peu remplacé une évocation directe du plaisir de la vitesse et des performances, thèmes devenus trop politiquement incorrects. Alors que l’automobile se donne à voir dans l’espace télévisuel uniquement dans son côté idyllique, il est surprenant qu’il ait fallu attendre les années 2000 pour voir enfin apparaître son côté obscur. Or, c’est au commencement de l’hécatombe routière que les messages de prévention auraient dû venir contrecarrer le message ludique et jouisseur mis en avant par les publicitaires.

 

 

Voiture = objet mortifère :

Dans la publicité, la réalité quotidienne de la circulation est donc « rarement représentée, préférant occulter les 'contre images' comme le sont la pollution, les embouteillages, la sécurité routière, les accidents »6. Ainsi la Prévention Routière dénonçait en 2000, la contradiction « entre la réalité de l'usage de l'automobile [...] et la communication qui l'accompagne »7. L'accident, le risque, la mort ont mis un certain temps à effectuer une percée sur la scène publique, complètement gommés dans les évocations de l'usage automobile. Le recours à des films chocs en sécurité routière vise à sortir l’automobile du « pays des merveilles » telle qu’elle est présentée par les constructeurs et par là même à montrer le côté sombre de la conduite, sous un jour moins glorieux. Oui, lorsque le conducteur adopte des comportements inadaptés, la voiture peut blesser, tuer. Et quand ça arrive, il y a du sang, des pleurs, de la souffrance.

 

 

La guerre de la communication :

Il faut préciser que pour l’année 1999, en France, les dépenses en matière de publicité automobile représentaient des budgets non négligeables. Toutes marques confondues, ils s'élevaient à 1,17 milliards d'euros8. Précisons que le budget de la DSCR pour les campagnes de sécurité routière s’élevait en 2001 à 11 millions d’euros. Dans ce qui pourrait être présenté comme une guerre médiatique, on relèvera un rapport de force des plus inégaux, faisant que les campagnes de prévention sont peu susceptibles de toucher les automobilistes en termes d’exposition au message, et encore moins de contrer les messages publicitaires des constructeurs !

 

En fait, il est assez difficile d’évaluer l’impact des campagnes publicitaires ou de prévention routière. Les chercheurs en sécurité routière P.E. Barjonet et T. Khlifi9 pointent « un effet négatif [des campagnes publicitaires] sur la sécurité en dévalorisant les campagnes de sécurité routière et en faisant surestimer l’efficacité des équipements de sécurité »10. A l’inverse, une étude menée pour le compte de DSCR conclut que « les campagnes de communication ne modifient pas les attitudes des automobilistes vis-à-vis de la conduite et de la sécurité au volant »11. C’est aussi ce que soutient S. Brunet en relevant qu’ « aucune étude n’a pu établir avec certitude une relation de causalité entre la manière de conduire et la présentation qui est faite des automobiles par les constructeurs »12.

 

 

S’interroger sur la force de l’image en 2012 :

On observe que les spots de prévention de la Sécurité Routière adoptent un registre plus dérangeant maintenant qu’il y a 20 ans, alors que l’insécurité était bien plus importante. Etrangement, la violence dans les spots de la sécurité routière est inversement proportionnelle à l’hécatombe routière. Autrement dit, lorsque le nombre de morts était important (années 80-90), les messages de prévention se faisaient bien timides, et maintenant que ce nombre s’est réduit les campagnes se font choc, destinées à susciter l’effroi. On note alors un temps de décalage important dans les ressorts utilisés dans le domaine de la communication en matière de sécurité routière.

 

Le problème majeur de nos jours, c’est que la culture de l’image dans les sociétés occidentales est largement développée avec une saturation et une banalisation d’images dures et/ou violentes qui peuvent produire une désensibilisation du public par une exposition fréquente aux images violentes ayant pour effet de banaliser la violence. Ainsi, un flot continu d’images assez dures, voire parfois insoutenables se déverse sur nos écrans de télévision qu’il s’agisse des informations (on pourra penser aux marres de sang lors d’attentats ou plus récemment avec le lynchage de Kadhafi) mais aussi dans les programmes télévisés comme les séries et les films. Et de repenser au nombre de meurtres qu’un téléspectateur voit dans les programmes de fiction pour se dire que le registre de la violence est largement présent sur les écrans. Alors un spot de la sécurité routière aux images chocs ne serait qu’une séquence de plus dans la surenchère quotidienne d’images insoutenables.

 

En réalité, ce nouveau spot de la Sécurité Routière s’inscrit simplement dans le prolongement des précédentes campagnes initiées depuis 2009 et plus récemment de celle de 2011 qui avait donné lieu à un spot déjà marquant. Ce spot intitulé « Insoutenable » (avec deux versions de 2 ou 5 minutes) réalisé en couleur de façon cinématographique et assez bien scénarisé montrait déjà les conséquences de l’imprudence de jeunes automobilistes au sortir d’une fête alcoolisée. Le fait de présenter les événements au travers d’un récit en parallèle donnait une certaine consistance aux vécus des différents protagonistes en suscitant l’émotion quel que soit le point de vue adopté (parents, amis, gendarmes) 13.

 

 

 

 

La nouvelle campagne de janvier 2012 manque d’aller plus loin et de se faire plus poignante. Si elle avait été filmée d’un point de vue à la première personne confrontée à ce qu’elle a fait ou ce qui lui arrive suite à son imprudence, elle aurait pu nous mettre face à nos responsabilités, pour soi mais pour autrui. Car dans ce film on reste encore spectateur de ce qu’a fait le protagoniste, extérieur à ce qui se passe, de ce qui est fait. Même si ce film présente les conséquences de son action en ayant effet miroir. Images réelles ou de fiction, cela ne change rien. Le noir et blanc par son effet stylisé et intemporel enlève le côté cru, auquel la couleur aurait apporté plus de réalisme comme dans le spot mentionné de 2011. La principale limitation dans la conception des spots de prévention étant leur diffusion à des heures de grande écoute à la télévision où les images doivent limiter leur aspect choquant ou violent auprès du grand public (et l’approbation du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel). En cela Internet est un média de diffusion pour certains spots plus durs qui, selon le succès rencontré (les fameux nombre de « vues » sur You Tube), a pu donner lieu à une nouvelle version conçue pour la télévision.

 

 

 

En conclusion :

Derrière la présentation d’images chocs dans les campagnes de sécurité routière, c’est l’émotion qu’elles suscitent qui doit rassembler les individus et les amener à repenser leurs comportements lorsqu’ils sont au volant. La prévention doit ainsi être envisagée comme un continuum où l’on diffuse un même message sous des formes différentes (clips télévisés, conférences, rencontres, plaquettes d’information, formation, etc.). Et la puissance publique devrait être plus attentive aux actions et aux messages - parfois contradictoires- que l’on communique simultanément aux usagers de la route pris entre des messages de prévention et des messages pour le moins ludiques des fabricants d’automobiles. Il s’agit là d’un travail long et périlleux : l’humain étant capable du pire comme du meilleur.

 

 

 

Références:

2 P.Floux, G.Teil, A.Hennion, « Ce n’est pas moi. Les outillages de l’irresponsabilité », Rapport final du programme psycho², novembre 2006, p.105.

3 Communiqués de presse de l’Élysée, 14/07/2002, 16/09/2002, www.elysee.com

4 J.Séguéla, in « Circuler », Magazine de la Prévention Routière, n°96, mars-avril 2000.

5 C'est ainsi que chez Peugeot la devise est « Pour que l'automobile soit toujours un plaisir », chez Seat elle se nomme « L'auto émotion », chez BMW « Le plaisir…de conduire ».

6 Lugrin Gilles et Tolivia David, Check up de la publicité automobile, in « Com in », le magazine d'information des professionnels de la communication, avril 2002, n°45.

7 Publicité automobile et sécurité. Le décalage. In « Circuler », Magazine de la Prévention Routière, n°96, mars-avril 2000.

8 Dépenses publicitaires des marques en 1999, cité par « L'Automobile magazine », 26/07/2000. Les sommes sont ici rapportées en euros. En 1999, le groupe Renault y a consacré 205 millions d'euros, le groupe PSA-Peugeot Citroën dépensant 245 millions d'euros.

En regardant le classement 2003 des dix constructeurs selon le montant des frais publicitaires investi par voiture vendue, on s'aperçoit que Toyota arrive en tête, dépensant 1254 euros par véhicule vendu, BMW 978 euros. Les marques françaises arrivent dans les derniers rangs du classement avec 469 euros pour Citroën, 421 euros pour Renault, 356 euros pour Peugeot. Entre 1999 et 2003, ces dépenses sont toutes à la hausse. (Source Auto Plus, n°812, 30/03/2004.

9 PE. Barjonet, T. Khlifi, « Sensibilisation aux risques engendrés par la circulation routière », 1998.

http://portail.documentation.developpement-durable.gouv.fr/dri/document.xsp?id=Drast-004729&n=60&q=%28%2B%28question_word%3Avitesse+question%3A|vitesse|%29%29&

10 Cité dans Auto-Moto, 19/10/2004.

11 G. Gatard, « Les effets induits par les campagnes de communication des constructeurs automobiles », Rapport d'étude pour la DSCR, La Documentation Française, 1995.

12 S. Brunet, « Publicité automobile et communication publique en sécurité routière : un grand malentendu », in Sécurité routière : les savoirs et l’action, Espace et Sociétés, vol. 118, n°3, 2004, p.56.

http://www.cairn.info/revue-espaces-et-societes-2004-3-page-43.htm

Partager cet article

Repost 0
Published by Emmanuel Pagès
commenter cet article

commentaires

boissier 03/11/2012 15:58

Bonjour,
Je la vie au quotidien, faire seulement 6 km allez retour pour allez cherchez ma compagne à la gare devient un risque pour nous.
Les comportements de certaines personnes frisent le meurtre l'égal.
Je ne mets aucune catégorie, jeunes, adultes, âgées, les comportements diffères selon les situations et les personnalités, la route est à nous.
Ce qui régis c'est comportements est le non respect d'autrui, une société de plus en plus individualiste, on pourrais écrire des romans sans que rien ne change, du moment que nous avons aucune
conscience de nos actes et de nos comportements vis à vis des autres usagers, le respect de la personne.

Présentation

  • : Automobile et sécurité routière_Le blog de Emmanuel Pagès
  • : Une approche sociologique de la sécurité routière et des usages de l'automobile d'aujourd'hui et de demain.
  • Contact

Recherche