Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 octobre 2010 1 18 /10 /octobre /2010 16:05

vlcsnap-2010-09-15-12h50m35s46

 

 Dans la série allemande ‘Alerte Cobra’, nous suivons les enquêtes policières d’une brigade autoroutière de la ville de Cologne en Allemagne. Le plus souvent dans la séquence d’introduction, on assiste à une scène donnant lieu à un accident de la route impliquant des voitures mais aussi des poids lourds ou des camionnettes. Recourant à des cascades spectaculaires, l’équipe de production donne à voir au téléspectateur des séquences d’action époustouflantes : poursuites, carambolages, sorties de route, accidents sont présents dans tous les épisodes et constituent la spécificité de la série. Tout particulièrement la réalisation a su capter la survenue de l’accident et le moment où les véhicules exécutent un ballet destructeur en restituant à l’écran la « théâtralité de l’accident », notion qu’il va s’agir de définir. Parce qu’elle est l’outil de travail des policiers et leur moyen d’intervention, l’automobile est présente dans de nombreuses scènes, elle occupe une place centrale dans les histoires non pas en tant que protagoniste (à l’image de la voiture de K2000) mais plutôt comme composante dans l’univers de la série. Ainsi, c’est une « culture automobile » qui est représentée notamment au travers des lieux de tournage et sur laquelle je reviendrai : véhicules, autoroute, aires de repos, garages et concessions automobiles, casses automobiles, milieu du tuning. Ce sont ces différents éléments constituant l’essence de la série ‘Alerte Cobra’ que je vais aborder.

 

 

Du côté public de l’accident de la route à la « théâtralité de l’accident » :


Pour commencer, je rappellerai que l’accident en tant qu’événement occupe déjà une place dans l’espace médiatique des « actualités », et ce du petit accident relaté dans la presse locale jusqu’à l’accident grave traité dans les médias nationaux. Ainsi la rubrique faits divers dans la presse locale relate les accidents de la circulation en retraçant leur déroulement à partir des éléments d’enquête et illustre le plus souvent son article d’une photographie du véhicule impliqué. Voici un exemple d’une description dans La Dépêche du Midi, datée du 30/09/2010 :

« Un automobiliste, qui circulait sur le CD 1, en direction de Villefranche-de-Rouergue a, hier peu après 16 heures, au niveau du radar fixe sur la commune de Maleville, perdu pour une raison indéterminée le contrôle de son véhicule. Celui-ci a mordu sur le bas-côté droit, puis traversé la chaussée, effectué un tonneau, avant de s'immobiliser dans le fossé. Le conducteur, XXX, âgé de XXX ans, domicilié à XXX, seul à bord, a dû être désincarcéré par les sapeurs pompiers de Villefranche-de-Rouergue qui l'ont ensuite transporté à l'hôpital de Villefranche-de-Rouergue, «La Chartreuse». Son état n'inspirait pas d'inquiétudes. »


Si la portée d’une telle information dans la presse est toute relative, nous avons ici la description de l’accident sur la base des témoignages recueillis sur place. Ces éléments pourraient servir à reconstituer le scénario de l’accident voire à le mettre en scène.

 

Mais pourquoi relate t-on les accidents dans la presse ou en parle t-on dans nos discussions? En fait, l’accident de la route est un événement qui interrompt la routine de la circulation voire le fonctionnement normal du système. Il interpelle les individus en tant que source de désordre notamment parce qu’il freine la vitesse du déplacement, il génère alors intérêt et curiosité. Il y a une curiosité irrépressible des badauds pour l’accident de la circulation, même lorsque les forces de l’ordre nous disent « circulez il n’y a rien à voir ». Pour Patrick Baudry, on a beau « nous seriner qu’il ne faut pas regarder, qu’il faut circuler, nous regardons et nous ralentissons »1. Il existe bien une fascination pour la scène de l’accident, nous voulons voir ce qui s’est passé, ce qui reste de la voiture, ce qu’est advenu l’automobiliste. Tout se passe comme si nous étions devant une histoire de série télévisée que nous prenions en cours et dont nous voudrions connaître le dénouement.

 

La description de l’accident faite par les individus participe à la construction de la « théâtralité de l’accident ». Pour Maryse Pervanchon il y a « dans les accidents contre les voitures sur la voie publique une qualité du spectacle offert, une théâtralité de l’accident »2. En prenant l’exemple de descriptions d’accidents par des témoins, l’auteure fait apparaître des récits qui relèvent de la « mise en scène d’un spectacle » avec des éléments tels que : « les cris, les coups de freins, les crissements de pneus, le fracas du verre, les sirènes, les pompiers, le SAMU, les uniformes, les cataplexies, les évanouissements, les larmes, le sang, cette impression que la mort rôde, l’attroupement, le murmure des spectateurs ». A sa façon, la série ‘Alerte Cobra’ restitue cette ambiance de l’accident, plus particulièrement l’accident en train d’arriver et les dommages matériels mais sans s’appesantir sur l’après accident et les dommages humains tout en en gommant les aspects les plus sombres (sang, désincarcération). Si les scènes à l’hôpital sont fréquentes pour les enquêtes, on n’est pas dans le registre du film « Crash » sorti en 1996, réalisé par David Cronenberg qui mêle les séquelles de la chair aux prothèses et handicap.

 

Puisque l’accident peut être restitué au travers d’une description, il peut alors se prêter à la mise en scène par l’industrie du divertissement, telle que le cinéma ou la télévision. C’est ainsi que la série télévisée ‘Alerte Cobra’ a fait de la théâtralité de l’accident l’un de ses principaux ressorts et sa marque de fabrication. Dans le cadre d’une intrigue, la mise en scène restitue l’accident en train de se faire, de la tentative d’évitement jusqu’au chaos résultant de l’accident. Tout commence par un excès de vitesse ou une erreur d’inattention qui crée l’accident et souvent le sur accident qui aboutit au carambolage. A partir de là, le téléspectateur assiste à une scène où les véhicules entrent en contact, se télescopent, volent, explosent, où la tôle se déforme et se tord, le verre se brise en mille morceaux et les éclats volent, où le véhicule se disloque laissant échapper des organes tels que les roues et les enjoliveurs, les pare-chocs, la batterie, la plaque d’immatriculation ou les optiques (phares, clignotants).

 

vlcsnap-2010-09-15-12h59m24s220

 

Alors que « l’accident réel est trop vite » comme le rappelle Patrick Baudry, la réalisation de la série emploie plusieurs caméras pour saisir l’accident en train de se dérouler sous plusieurs angles. Elle livre des plans larges, des plans en contre plongée, des ralentis pour restituer l’accident. Aussi pour P. Baudry, « les effets du ralenti au cinéma nous permet[ent] de saisir dans tous ses détails l’événement furtif de l’accident », « il permet de voir, d’assister à la mort en train de se faire »3. Quel que soit le procédé pour le saisir ou le restituer, l’accident n’en reste pas moins un événement imprévisible et bref. Même à la télévision, cela reste le cas, et l’on est surpris par sa survenue. Mais au travers de l’œil de la caméra, l’accident devient esthétique.

 

vlcsnap-2010-09-15-12h58m34s222

 

Lorsque les véhicules entrent en contact et que suite au choc ceux-ci s’encastrent ou sont propulsés en l’air ou sur d’autres véhicules, nous sommes devant une chorégraphie orchestrée par les producteurs de la série. C’est alors que nous retrouvons la « théâtralité de l’accident » dans la mise en scène. Et de convenir que les accidents ainsi filmés ont un côté étonnement esthétique et spectaculaire. Pour le téléspectateur, il y a même un côté jubilatoire à voir se percuter des voitures d’autant qu’elles sont souvent nombreuses et plus encore quand il s’agit de modèles prestigieux. C’est comme un retour à l’enfance où le petit garçon s’amusait avec ses petites voitures et créait toutes sortes d’histoires, de poursuites et d’accidents. Quid du profil du téléspectateur ?

 

 

Lorsque l’on regarde le « making of » de la série qui nous permet d’entrer dans les coulisses de la série, on s’aperçoit de la masse de travail pour produire l’accident.Celui-ci est scénarisé à la manière d’une séquence dialoguée où rien n’est laissé au hasard.
 

  

 

Tout n’est que scénarisation, préparation technique, répétition et des cascadeurs professionnels s’emploient à réaliser les scènes d’accident dans des conditions de sécurité optimales tout en donnant lieu à du spectaculaire. Cela étant, tout n’est pas prévisible en termes de rendu visuel, notamment l’effet de l’impact d’un choc entre les véhicules ou d’un vol plané.

 

vlcsnap-2010-09-15-12h51m04s75

 

Regarder ces accidents pourrait relever d’une curiosité morbide, du sadisme ou du voyeurisme. Et il est vrai que certains nous font froid dans le dos. Aussi, pour nous rassurer et ne pas culpabiliser le téléspectateur, bien souvent et malgré des accidents sévères, il n’y a pas toujours des morts, mais plutôt des blessés graves. Est-ce cela la légendaire sûreté des autoroutes allemandes ou des véhicules allemands ? Il n’en reste pas moins que la mort est présente dans la série. Et comme dans la « vraie vie », il arrive que de la tôle on extraie des corps sans vie.

 

Un panorama du parc de véhicules allemands et de la culture automobile :


La série télévisée, entamée en 1996, donne à voir l’espace de circulation de chaque époque et notamment les véhicules. Cependant, les véhicules utilisés dans la série ne sont pas toujours des véhicules récents. Il faut distinguer les véhicules qui font uniquement de la figuration dans la circulation et ceux qui vont servir aux cascades et être potentiellement détruits. Aussi, pour ces derniers ce sont des véhicules anciens qui sont utilisés, plutôt du courant des années 1990. Cela peut s’expliquer par des raisons de coût, bien que les véhicules utilisés sont souvent sortis de casses automobiles pour être utilisés dans la série4. Néanmoins avec les années, et un budget croissant pour la série, on commence à voir des véhicules de conception moderne. Lorsqu’il s’agit d’accidents réalistes (parce que l’on en voit d’improbables, encore que), il est intéressant de voir la façon dont se déforment les véhicules sous l’impact du choc. On constate que la rigidité des habitacles des véhicules plus anciens est moindre et que les véhicules sont alors tordus. Pour les véhicules modernes, une voiture dont l’avant est déformé ne signifie pas forcément accident grave dans la mesure où l’avant du véhicule est conçu pour se déformer et l’habitacle rester rigide.

 

vlcsnap-2010-09-15-12h57m40s191

 

Etant donné que c’est en Allemagne que la série est tournée, ce sont majoritairement des véhicules de marques allemandes qui sont utilisés : principalement BMW, Mercedes, Opel mais aussi Volkswagen. Ces véhicules qui, pour nous Français, sont plutôt associés à la gamme supérieure et peu diffusés, sont au contraire en Allemagne largement répandus. Plus encore ce sont des modèles de gamme supérieure et de sport de toutes marques qui sont utilisés et fréquemment détruits : BMW série 5, Jaguar, Mercedes, Pontiac, etc. Les véhicules français ne sont pas absents de la série mais se cantonnent le plus souvent à de la figuration sur la route ou à l’arrêt sur des parkings, ce qui est bien souvent synonyme de destruction. Le passionné d’automobile pourra pester devant tant de cruauté envers certains modèles magnifiques ou de légende, mais on ne peut savoir l’état réel de la mécanique du véhicule qui justifierait sa conservation.

 

vlcsnap-2010-09-15-12h57m23s16

 

En dernier lieu, ce sont aussi les décors qui participent à restituer le paysage automobile allemand de chaque époque, notamment tout ce qui tourne aux lieux où se trouvent des automobiles tels que les garages de réparation, les casses automobiles ou les parkings.

 

vlcsnap-2010-09-18-22h35m38s81

 

 

En définitive, dans la série ‘Alerte Cobra’ nous sommes en présence d’une forme de divertissement, le genre série télévisée policière, qui s’empare d’un événement de la vie quotidienne tel que l’accident automobile. Dans nos sociétés, l’accident de la route est un événement « à la fois scandaleux et bouleversant, mais aussi banal et acceptable »5, la série ‘Alerte Cobra’ reflète bien cette idée et ajoute à l’accident une esthétique cinématographique. En plaçant l’automobile au centre de ses histoires et des scènes d’action, la réalisation fait de l’accident un objet artistique dont elle stylise la survenue en saisissant sa théâtralité et en travaillant celle-ci de sorte à en faire un véritable spectacle visuel. C’est osé et cela plaît au public !6

 

Sites internet sur la série :

http://www.alertecobra.info/?idpage=voitures&team=1

  http://alertecobra.wifeo.com/index.php

 

 

Références:

1 Patrick Baudry, « Une sociologie du tragique », Cerf/Cujas, 1986, p.78.

2 Maryse Pervanchon, « Du monde de la voiture au monde social. Conduire et se conduire », L’Harmattan, 1999, p.111.

3 Baudry, op.cit., 1986, p.79

4 Site internet :http://www.alertecobra.info/?idpage=le_saviez_vous

5 Baudry, op. cit., 1986, p.80.

6 La série a été vendue dans 140 pays dans le monde en 2009. Source : http://www.alertecobra.info/?idpage=le_saviez_vous

Partager cet article

Repost 0
Published by Emmanuel Pagès
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Automobile et sécurité routière_Le blog de Emmanuel Pagès
  • : Une approche sociologique de la sécurité routière et des usages de l'automobile d'aujourd'hui et de demain.
  • Contact

Recherche