Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 décembre 2010 6 04 /12 /décembre /2010 22:58

tdb KITT

 

 

 

Après l’introduction de l’article précédent qui nous a permis de définir les caractéristiques et les objectifs d’une voiture intelligente ainsi que le rôle de l’informatique pour apporter plus de sécurité, je propose maintenant de nous arrêter sur la sophistication du tableau de bord de la voiture K 2000 (Knight 2000). En prenant appui sur quelques passages dialogués tirés de la série, je reviens sur le rapport entre les individus et la technologie afin d’illustrer tant la curiosité que la crainte que suscitait l’informatique dans une voiture et comment cela nous concerne aujourd’hui.

 

 

- L’instrumentation sophistiquée signe de modernité :


« JF : c’est une voiture ou un vaisseau spatial ?

Michaël : un peu des deux ». S1, ép2.

 

 

« JF (à propos des instruments de bord) : c’est amusant tout ça, on dirait un avion !

Michaël : oh ce ne sont que des gadgets.

Kitt : je n’aime pas trop ce terme de gadget, je suis un ordinateur  perfectionné.

Michaël : je sais, je sais ». S1, ép15.

 

 

S’agissant de l’instrumentation de bord de K2000, la comparaison avec l’avion et le vaisseau spatial est adéquate. Elle est révélatrice de la haute sophistication de l’habitacle de cette voiture. En effet, les systèmes de la voiture fonctionnent avec de l’électronique et de l’informatique, ce qui est alors réservé aux engins de transports de type avion, train grande vitesse ou fusée spatiale. Cette filiation avec les hautes technologies signe donc la modernité de cette voiture qui se situe à la frontière de l’innovation futuriste et de la science fiction. Au début des années 1980, il n’est pas courant de trouver une telle sophistication dans un objet aussi usuel et rudimentaire que la voiture. La profusion de fonctions au tableau de bord fait référence au cockpit d’avion dont l’apparence est ponctuée de consoles aux innombrables commandes dont la manipulation mobilise de fait une certaine qualification professionnelle.

 

Maintenant une voiture moderne comporte plus d’électronique qu’une capsule d’Apollo XIII en 1970. Or, cette sophistication touche les voitures actuelles qui sont conduites par des gens ordinaires qui sont loin d’être des pilotes d’avions. Aussi, dans l’habitacle des véhicules de gamme moyenne, on trouve de l’électronique pour faire fonctionner différents systèmes et l’habitacle comporte bon nombre de boutons, de commandes et d’afficheurs et notamment un écran couleur. Ainsi dans la liste des équipements embarqués dans les véhicules commercialisés, on trouve aussi la fonction « ordinateur de bord » qui regroupe les informations sur la consommation et l’état du véhicule. Il ne parle pas forcément à voix haute mais alerte le conducteur d’un signal sonore si nécessaire. D’une façon plus discrète que dans K2000, l’ordinateur de bord de nos voitures remplit la même fonction, il surveille et informe.

 

1609 18

Intrumentation de la Citroën C5 (2008).

 

« F (regardant l’instrumentation de bord) : c’est impressionnant votre tableau de bord !

M : oui, c’est vrai.

F : c’est étonnant ! » S1, ép7.


 

«  JF (intriguée): et à quoi servent toutes ces jolies lumières?

M (après une hésitation): ohhh, ça c'est…, c'est une sorte d'ordinateur que la fondation a installé, un gadget pour détecter les radars.

JF: ahh très fort » S1, ép5.


 

La voiture dans la série K2000 se fait remarquer par son tableau de bord à l’instrumentation richement fournie et colorée. Cependant, on peut rester dubitatif sur les fonctions qui sont gérées et leur utilité. C’est ainsi que l’on peut employer le terme de « gadget » pour désigner les différentes fonctions qui ne sont pas indispensables au fonctionnement de l’automobile. Durant mon enquête lorsque je parlais de « technologies dans les voitures » aux enquêtés, c’est souvent en termes de « gadgets » que certains ont qualifié les différents systèmes embarqués que j’étudiais. La voiture actuelle est donc soumise à l’invasion de « gadgets » si l’on en croit les individus. En effet, l’informatique rend possible différentes fonctions dont il faut séparer ce qui relève du gadget et ce qui relève de la sécurité. Dans l’un des extraits précédents, Michael en tant que conducteur et utilisateur familiarisé avec ces fonctions en relativise l’utilité en parlant de « gadgets ».

 

A l’heure actuelle, nous assistons à une course aux prestations de la part des constructeurs qui dotent les véhicules de nombreux équipements de sécurité et de confort, ce que Donald Norman appelle « creeping featurism »1 et qui correspond à l’augmentation au fil des années des fonctions des logiciels et des objets techniques. S’agissant du renouvellement des modèles de voitures et pressentant un effet visant à démoder les précédentes, Georges Friedmann considérait en 1970 que « déjà les voitures de prix moyen sont dotées de gadgets non exigés par leur bonne marche, leur finalité d’efficaces et agréables moyens de transports »2. Jacques Ellul dans son analyse sur la technologie nous donne une définition de ce qu’est un gadget : « est gadget ce qui implique une application de high tech, pour une utilité tendant vers zéro »3. Chacun pourra chercher ce qui dans sa voiture relève de cette définition. A ce compte là, on trouvera de nombreux gadgets dans les systèmes équipant K2000.

 

De plus, dans K2000 la complexité du fonctionnement interne de la voiture se répercute sur le design du poste de conduite qui comporte de multiples boutons, afficheurs et indicateurs qui informent de paramètres sur la voiture et l’environnement routier. On comprend dès lors que l’on puisse être désarçonné en prenant place à bord. Et l’on peut imaginer le risque de distraction si le conducteur avait à conduire cette voiture tout en ayant à manipuler les boutons. Heureusement qu’il y a le pilotage automatique ! Ceci dit, dans la nouvelle version de la série intitulée Knight Rider 2008, cette multiplication des fonctions et des afficheurs disparaît au profit d’un affichage au pare-brise qui lui aussi reste encore assez fourni. Le phénomène d’épuration de la planche de bord et la simplification des commandes a été nécessaire dans les véhicules récents pour des raisons d’ergonomie et de sécurité.

 

Habitacle KR2008-alerte

Le tableau de bord de la Knight Rider 2008.

 

 

- Le rapport à l’ordinateur :


« Michaël : ne craignez rien, c’est un ordinateur. Je vous expliquerai plus tard.

JF : j’ai jamais vu une auto avec tout ça. Vous m’expliquerez, hein, tout ce tableau de bord ?

Michaël : oui, oui, plus tard.»S2, ép9.


 

Un ordinateur est une chose peu fréquente dans les années 1980 et reste une machine mal définie par le public, alors dans une voiture cela a de quoi surprendre. Là encore, c’est la vue de toute la sophistication de l’instrumentation embarquée qui crée la surprise. Ici, le personnage remarque la spécificité du tableau de bord marquée par « avec tout ça ». Cette sophistication présente dans l’instrumentation attire l’attention et fait que l’on demande des explications sur le fonctionnement de ces équipements. C’est la même réaction que nous pouvons avoir quand nous montons dans une voiture moderne et que nous demandons « à quoi ça sert ça ? ».


 

[Michaël demande à KITT des informations]

Kitt : tout de suite Michaël.

Michaël : oh, ne soyez pas surpris, c’est un ordinateur. Il remplace le chien et il est comme lui le meilleur ami de l’homme.

[la voiture démarre et avance derrière eux.]

JH : je n’ai pas peur, seulement je n’y suis pas habitué. Le peu que j’en connaisse ce sont leurs erreurs à la banque et leurs erreurs à la poste.» S3, ép19.


 

Comme dans le précédent extrait, celui-ci rappelle que l’ordinateur n’est pas encore inséré dans la vie quotidienne des individus et notamment dans une voiture. Michaël, qui a apprivoisé la machine, tempère la surprise et souligne le fait que l’ordinateur est un outil au service de l’humain et de bien intentionné voire d’amical et de ludique. A l’inverse, l’autre personnage qui ne côtoie pas couramment l’informatique et qui n’en connaît que des applications administratives lui associe non pas la fiabilité mais ses dysfonctionnements. Dans ces échanges, il y a une certaine information pédagogique vis-à-vis de l’ordinateur et des préjugés qui l’entourent.

 

 

- Un ordinateur pour remplacer le conducteur :


« F: je ne rêve pas ? Votre voiture roule toute seule. Qui est-ce qui la conduit?

Michaël : C'est un ordinateur.

F: un ordinateur? Et c'est lui qui conduit? (stupéfaite)

Michaël : c'est lui qui conduit et son nom est KITT.

F: son nom est KITT. Je m'en souviendrai ». S1, ép5.

 

 

Monter dans une voiture qui roule sans conducteur relève encore aujourd’hui de la science fiction. Pourtant, nous avons déjà des véhicules automatisés dans lesquels nous montons sans que cela ne suscite de crainte ni d’étonnement. Les rames de métro VAL fonctionnent sans opérateur humain. C’est aussi le cas de différents modèles de véhicules automatiques dont il est fait démonstration dans certains salons ou événements comme lors de la présentation de véhicules urbains issus du projet CyberCab en juin 2004 à Antibes. Dans ces véhicules, ce sont des systèmes informatiques qui assurent la conduite à partir de différents programmes informatiques qui traitent des données provenant de capteurs et de radars embarqués. D’ores et déjà, lorsque l’on utilise un régulateur de vitesse on laisse le maintien de la vitesse constante du véhicule à un système électronique. Peut-être faut-il chercher aussi des différences de perceptions de l’innovation entre les générations ? Les jeunes se montrent moins étonnés que leurs parents devant l’innovation.

 

 

La place du conducteur dans la coopération Homme-Machine :


Michaël et Devon essaient la voiture et Michaël vient de doubler un camion, puis s'arrête.

« Michaël : Devon, je n'ai rien à faire, l'ordinateur a tourné le volant à ma place !

Devon : oui, c'est merveilleux, non ?

Michaël : j'ai horreur de ça, j'aime bien prendre les décisions seul.

Devon : ce sont les microprocesseurs qui décident de la meilleure solution en fonction de la situation. Deux options possibles : ralentir ou manœuvrer autour de l'obstacle!

Michaël : dans ce cas pourquoi a t-il accéléré, ralentir derrière ce gros camion c'était la sécurité!

Devon : il voulait …

Michaël : je crois qu'en fait il n'est pas question de faire confiance à votre engin.

Devon : ah ne dites pas ça, c'est inexact ; il aura juste voulu…

Michaël : voulu quoi

Devon : eh bien, vous montrer qu'il est fiable

Michaël : quoi ?

Devon (riant) : ah,ah, ah

Michaël : donc cet ordinateur décide de ce qu'il y a lieu de faire, le plein d'essence, le lavage et tout le reste

Devon (approuvant) : mmh, mmh. ». S1, ép1.


 

Lors de cette première prise de contact entre l’Homme et la Machine où le conducteur voit la voiture exécuter la tâche de conduite, celui-ci exprime l’idée de dépossession de la tâche de conduite (manœuvre de dépassement). Ici, la question qui se pose est celle de la confiance envers la machine, question hautement au centre des recherches en psychologie cognitive et centrale pour tout utilisateur. Dans la mesure où la machine prend en charge une tâche de conduite, la place du conducteur dans le processus est remise en cause et de plus la prise de décision relève de la machine à qui l’on délègue de plus en plus de sous tâches. L’intervention de systèmes d’aide dans certaines tâches de conduite vient concurrencer l’initiative humaine dans l’activité de conduite où celui-ci se contente de surveiller le bon déroulement.

 

L’informatique se démarque aussi comme protagoniste intervenant dans la conduite en lieu et place du conducteur. Elle apporte une plus grande sécurité dans la réalisation de la tâche de conduite. La confiance se construit dans le temps et dans l’expérience avec la machine. Lors de cette première rencontre, l’action de la voiture ne correspond pas à celle qu’aurait envisagée le conducteur qui, du coup, ne se sent pas en sécurité. Il manque de recul sur les réactions de la voiture en certaines situations. Si la technologie embarquée pour prendre le contrôle du véhicule enthousiasme Devon qui est le porteur de cette innovation, Michaël se montre plutôt réticent en tant que conducteur ordinaire. Il oppose son libre arbitre dans la prise de décision dans les manœuvres mais aussi tout ce qui relève de la conduite automobile. C’est encore cela qu’expriment les conducteurs contemporains.

 

 

 

Au regard de ces évocations sur l’informatique dans l’automobile dans la série télévisée K2000, on peut comprendre l’intérêt et l’enthousiasme qu’a suscité la série en son temps. La technologie y est présentée sous un jour positif et sous la forme d’un véhicule avant-gardiste. Rappelons que dans la série nous sommes au début des années 1980 et l’ordinateur n’est pas encore entré dans les foyers, encore moins dans les véhicules. Il y a alors tout un imaginaire à construire autour de cette innovation.

 

Alors qu’une nouvelle version de la série Knight Rider a été diffusée en 2008, celle-ci n’a pas enregistré le succès attendu malgré l’attente très forte du public et la série a donc été arrêtée. N’ayant pas suivi cette nouvelle version et juste vu quelques bandes annonces, je me garderai de faire un long commentaire. Je dirai seulement que l’on peut interpréter cet échec par le fait qu’aujourd’hui, à l’heure où la technologie a envahi l’habitacle de la plupart des automobiles, cette nouvelle version de la voiture dans la série, même si elle propose de nouvelles technologies, n’a plus cette dimension futuriste et de science fiction qu’elle avait dans les années 1980. La magie n’opère plus, alors que les effets spéciaux se font envahissants et que la voiture se pare de fantastique (transformations). Y a-t-il peut-être déjà une surenchère de technologie dans notre vie quotidienne ?

 

Il faut dire aussi que notre rapport à la haute technologie n’est plus le même, nous l’expérimentons au présent et au quotidien, elle n’est donc plus idéalisée mais vécue pour le meilleur et aussi pour le pire. Puis nous savons que l’ordinateur, s’il est fiable, n’est pas totalement infaillible avec quelques bugs ponctuant nos usages. De la même façon, nous savons que l’agrément et la sécurité des véhicules récents ont pour rançon un fonctionnement parfois capricieux. C'est pas beau le progrès?

 

 

Références:

 

1 NORMAN, The invisible computer, 1998, p.80. L’auteur conçoit cela comme une maladie, notamment en termes de facilité d’usage.

2 FRIEDMANN, La puissance et la sagesse, 1970, p.57. Il s’agit du volant réglable, du cendrier odorant, d’une manette remplaçant les pédales et d’un siège gonflable !

3 ELLUL, Le bluff technologique, 1988, p.313. Chez cet auteur les gadgets sont la montre à quartz, l’écran plat, le compact disc, le fractionnement de l’écran de télévision, les appareils électroménagers sophistiqués, le visiophone, le Minitel, le magnétoscope. Sur l’automobile, il n’est pas avare de reproches à commencer par les véhicules 4x4. Concernant les équipements, le lève glace électrique, les sièges réglables électriques à mémoire, la commande à distance, l’alarme de somnolence, le capteur de pression des pneus.

Partager cet article

Repost 0
Published by Emmanuel Pagès
commenter cet article

commentaires

Miles 19/12/2010 23:08


Bonjour,
Je viens de lire vos 3 articles, j'ai trouvé très intéressent cette comparaison entre les voitures modernes et la voiture de la série K2000.

Je ferais juste un commentaire, qui n'est pas tout à fait rapport avec le sujet de l'article mais vu que vous en parlez, je connais bien les 2 séries K2000 (la version 1982 et la nouvelle de 2008),
en fait je ne pense pas que l'échec de la nouvelle série de 2008 soit forcément due à ce que vous dites mais plutôt à une mauvaise exploitation de la franchise, d'ailleurs le téléfilm de février
2008 qui fait office de pilote à cette série avait fait une excellente audience lors de sa première diffusion aux USA, c'est après pour la série où ils ont pris une toute autre perspective qu'ils
ont complètement ratés. Mais je pense que KITT peut encore fasciner, peut-être de la même manière que dans les années 80 mais le thème de la série peut encore fonctionner (de plus bien que la plus
part des technologies de la Knight 2000 se retrouvent dans les voitures modernes, une voiture qui conduit toute seule, pense, parle réellement et qui est de plus presque indestructible sans oublier
les options tel que le fameux turbau boost qui permet à la voiture de sauter, ça reste encore du domaine futuriste) :)


Présentation

  • : Automobile et sécurité routière_Le blog de Emmanuel Pagès
  • : Une approche sociologique de la sécurité routière et des usages de l'automobile d'aujourd'hui et de demain.
  • Contact

Recherche