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23 septembre 2009 3 23 /09 /septembre /2009 22:12
Après avoir précédemment souligné l’attachement à la mobilité automobile et le rapport symbolique entretenu avec l’objet automobile, nous abordons maintenant une dimension non négligeable en conduite automobile qui met en balance le plaisir dans l’action et le risque qui découle de cette activité.

 

C’est dans la conduite même de l'engin automobile que naît une émotion singulière : à savoir « ce pouvoir magique de moduler le temps par la maîtrise de la vitesse individuelle [qui] est accordé par tous à la voiture et à elle seule aussi fortement »1. En effet, au volant d’une voiture le conducteur est son propre pourvoyeur de transport, c’est donc lui qui insuffle à l’engin l’allure et orchestre les différentes sous tâches. Cette notion de maîtrise constitue un fondamental dans l’activité de conduite en ce que « maîtriser sa voiture et se maîtriser font partie des plaisirs de la conduite »2, ce qui dans le registre symbolique signe le prolongement du conducteur avec son véhicule en formant une boucle. Dès lors, et sans que cela se traduise exclusivement en termes de vélocité, la maîtrise individuelle de la vitesse en voiture recouvre un large spectre de pratiques comme négocier les courbures de la route, procéder aux changements de vitesse, voir défiler le paysage, qui sont tous autant de plaisirs dans la conduite.

 

Concernant plus spécifiquement la vitesse, alors que celle-ci compte parmi les causes majeures d’accident, elle est une composante centrale de la conduite automobile et constitue l’un de ses plaisirs, peut-être justement parce que le jeu avec le risque est un plaisir et relève d'une dimension symbolique et plus encore identitaire. Dans les sociétés occidentales où la rationalisation des conduites est rampante avec la sécurité comme maître mot, D. Le Breton constate que les sociétés ont un « goût du risque et de l'aventure »3, ce qui pourrait sembler paradoxal si ce n’était une façon d’échapper au conformisme et à une vie entièrement sécurisée. Aussi, pour P. Peretti-Watel, les prises de risques sont « des occasions d'affirmer des qualités, des capacités qui ne sont plus cultivées dans d’autres circonstances »4, c’est pour cela que dans certains groupes les prises de risques sont valorisées.

 

Dans une pratique aussi banale et quotidienne que la conduite automobile, la recherche du « Rien »5 évoquée par M. Pervanchon ou appelée « conquête de l'inutile »6 par D. Le Breton, au-delà de leur apparente gratuité, se révèle une démarche chargée de valeur personnelle. Ces quêtes visent « à assurer pour soi une signification à son existence »7, autrement dit à assurer la plénitude de l’individu et le sentiment d’exister. Pour P. Baudry, les prises de risques expriment « le refus d’une existence tout entière programmée, contrôlée, qui se manifeste dans la résistance à la sécurité »8. C’est alors une façon de se démarquer et d’échapper au nivellement des pratiques et du contrôle social exercé par les règles du système routier. Les comportements au volant ont donc une valeur symbolique et sont une façon de marquer sa différence par rapport aux autres par un choix personnel : en s'inscrivant dans la sécurité ou dans le risque, le conducteur se positionne dans le champ social. (Nous reviendrons sur la gestion des risques en relation avec les trajectoires identitaires dans le point I.A.4.).

 

Les risques en conduite automobile sont bien souvent connus des automobilistes mais ils sont tempérés par la banalité de leur exposition lorsque les automobilistes utilisent leur véhicule, si bien que l’activité de conduite peut devenir source de plaisir jouant sur les situations et l’objet automobile. Ainsi la conduite automobile possède une dimension ludique au sens où le conçoit J. Huizinga quand il propose une définition du ludisme et affirmant que « ce peut être une occupation sérieuse qui dégénère en jeu mais continue d'être estimée sérieuse »9. Pourtant le ludisme « ne s'affirme rarement en tant que tel » 10 dans les pratiques, il s’insère dans les gestes quotidiens de ceux et de celles qui pratiquent cette activité, et sont presque invisibles aux yeux de l’observateur. L’ambiguïté plaisir-risque renvoie au domaine de l’émotion, en ce qu’elle est une jouissance du moment présent, sans se projeter dans les conséquences des actes.

 

N’oublions pas aussi que le risque n'est pas évalué de façon similaire par les experts et par les profanes selon le type d’événement considéré. A propos des risques individuels (loisirs, sports, etc.), les experts « stigmatisent une certaine insouciance, une sous estimation des risques, voire des prises de risques délibérées »11 des individus. A l’inverse, pour les risques collectifs (liés aux industries), les experts déplorent une surestimation des risques par les individus. Ainsi la conduite automobile, qui est une affaire de gestion personnelle des risques, n’est pas considérée par les individus comme une activité à risques alors que les experts pointent sa complexité et les conséquences à un niveau collectif des comportements à risques (accidents impliquant d’autres usagers). S’agissant des prises de risques au volant, P. Peretti-Watel avance que les individus « sont plus à l’aise au volant de leur voiture qu’à bord d’un avion, parce qu’ils ont la sensation de mieux contrôler la situation »12. En maîtrisant l’engin automobile, les individus maîtrisent ainsi leur existence en étant acteurs du cours d’action. La conduite automobile met l’individu en position d’avoir son destin en main, ce que l’on délaisse en montant à bord d’un avion ou d’un train.

 

Différentes disciplines ont traité la conduite automobile en relation avec les prises de risques tant en sociologie (le rapport au groupe, le rapport à la règle) qu’en psychologie (mécanismes d’évaluation des risques)13. Aussi, à partir des éléments que nous avons rappelé ici, notre approche du conducteur rejoint celle de D. Le Breton pour qui la stratégie basée sur la rationalité dans l’évaluation des risques « s'efface devant le plaisir pris à l'action, la valeur qu'on lui accorde, la présence des autres à ce moment, l'ambivalence de l'individu, sa recherche de la transgression, son indifférence, son sentiment d'être le plus fort »14. C’est donc une approche située de la conduite automobile prenant en considération le cours d’action ainsi que la symbolique portée à l’activité.

 

 

Références:

 

1 PERVANCHON, op. cit., 1999, p.13.

2 Ibid., p.52.

3 LE BRETON, « Passions du risques », 1991, p.10. Cf. les expéditions lointaines, les sports extrêmes ou plus ordinaires.

4 PERETTI-WATEL, « Sociologie du risque », 2001, p.124.

5 PERVANCHON, op. cit., 1999, p.262.

6 LE BRETON, op.cit., 1991, p.155.

7 PERVANCHON, op. cit., 1999, p.155.

8 BAUDRY, « Une sociologie du tragique », 1986, p.81.

9 HUIZINGA, « Homo ludens, essai sur la fonction sociale du jeu », 1951.

10 MAFFESOLI, « La conquête du présent, Pour une sociologie de la vie quotidienne », 1979.

11 PERETTI-WATEL, op. cit., 2001, p.72. Citant A. Teuber.

12 Ibid., p.72.

13 On pense aux travaux de M. Esterle-Hedibel, C. Perez-Diaz, J.P. Assailly. etc.

14 LE BRETON, op.cit., 1991, p.182.

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Published by Emmanuel Pagès
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