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31 août 2009 1 31 /08 /août /2009 17:25


La conduite automobile est aujourd’hui un moyen de transport usuel pour une grande partie des populations. En tant qu’activité humaine, la conduite automobile engendre différents problèmes pour lesquels les chercheurs sont mandatés pour essayer d’apporter des éléments de compréhension et des solutions en étudiant les pratiques des individus à partir de leur champ de connaissances. La conduite automobile a fait majoritairement l’objet de recherches menées en sciences de l’ingénieur, en ergonomie et en psychologie. Pourtant elle reste une thématique mineure en sociologie, délaissée comme objet d’étude « alors qu’elle représente par excellence les transformations profondes des modes de vie au XXè siècle »1, ce qui devrait au contraire éveiller la curiosité du sociologue. Avec l’arrivée des nouveaux systèmes embarqués dans l’automobile pour lesquels il s’agit d’examiner les modalités d’usages et leurs effets sur les mécanismes décisionnels existants, ces disciplines sont en première ligne pour mener les recherches. Dans cet article, nous essayerons de comprendre le désintérêt que la sociologie a porté à la conduite automobile.

 

Alors que les psychologues ont publié dans les années 1970 des articles sur le thème de la conduite automobile devenus des classiques, peu de sociologues se sont emparés de ce thème pour en faire un véritable programme de recherche. Au vu de la production sociologique peu nombreuse jusqu’à très récemment sur les thématiques de la conduite automobile et de ses systèmes ainsi que de la sécurité routière, on pourrait croire que l’objet de recherche automobile est « indigne ». Le sociologue Pierre Lannoy, examinant le non intérêt de l’École de Chicago pour le phénomène automobile dans les années 1920, constate que « l’investissement dont bénéficie un phénomène comme un indicateur de sa dignité »2. Aussi dans son article, l’auteur met en évidence l’échec des sociologues de l’époque à faire de cet objet d’étude un terrain de recherche proprement sociologique par un renoncement à se saisir véritablement de cette thématique, laissant une nouvelle discipline, la « science du trafic », s’en saisir.

 

Il semble qu’il ait fallu attendre que la sécurité routière soit érigée en chantier présidentiel en 2002 pour que les sociologues s’engagent sur cette voie et soient nombreux à répondre aux appels d’offres émanant de l’Etat3. Est-ce à dire que la dignité d’une thématique passe par l’existence d’appels d’offre s’adressant aux disciplines et lui conférant des financements ?

 

De son côté, Dominique Boullier, qui étudie les usages des technologies, remarque que les sociologues s’intéressent aux technologies quotidiennes lorsqu’elles deviennent « nobles et communicantes »4, c'est-à-dire lorsqu’elles font appel à du verbal, à du langage. Aussi la voiture actuelle peut-elle sembler archaïque au vu de son mode de motorisation, de l’espace qu’elle occupe et de la faible interactivité avec l’espace qui l’entoure. Bardée de nouvelles technologies et dépeinte comme « intelligente » grâce aux systèmes embarqués, la voiture est-elle enfin digne d’intérêt au point de constituer un objet de recherche noble pour le sociologue ?

 

Car il faut bien reconnaître que les problématiques de la conduite automobile ont peu intéressé les sociologues même si des auteurs ont travaillé sur le phénomène automobile et leurs travaux ont contribué à étayer notre conceptualisation. Si Roland Barthes avait décrit la symbolique de l’objet automobile dans son ouvrage « Mythologies » (1957), c’est à Luc Boltanski (1972) que l’on doit l’une des approches sociologiques de la conduite automobile les plus étayées et ce dans une optique de luttes de classes sociales. Patrick Baudry (1986) a aussi contribué à une analyse du phénomène automobile en abordant la symbolique de l’objet dans la société Moderne et la signification de l’accident. Quant à David Le Breton (1992), il a réalisé une étude approfondie de la symbolique des conduites à risques en abordant notamment les formes qu’elle revêt en conduite automobile chez les jeunes.

 

Plus récemment, certains sociologues ont fait de la conduite automobile un véritable objet de recherche sociologique. Ainsi Maryse Pervanchon (1999) aborde la voiture comme un « objet social total » en rappelant qu’un fait social total, pour Marcel Mauss, est « total si on peut l’appréhender totalement, c'est-à-dire simultanément du dehors et du dedans avec la prise en compte qu’il est à la fois nôtre et autre »5. Sous cet angle, l’automobile ouvre sur de multiples dimensions au-delà de la seule conduite de l’engin, c’est ainsi que l’auteure porte son attention sur la symbolique de l’objet et sur les différentes pratiques qui l’entourent. De son côté, Patrick Peretti-Watel (2001) propose, dans la perspective wébérienne, de considérer la conduite automobile comme une « activité sociale » qu’il s’agit de comprendre en tentant de « mettre à jour la rationalité d’un comportement » 6. Il est ainsi question pour lui de saisir dans cette activité sociale « la rationalité des comportements et des représentations au volant »7. Il propose une analyse des comportements mettant en évidence deux dimensions dans cette activité : le rapport aux autres usagers et le rapport à la règle. C’est dans cette dimension que s’inscrit le travail de Jean Marie Renouard sur les représentations des infractionnistes de la route (2000) en accordant une attention au sens que cela revêt pour ceux-ci.

 

En définitive, oui, la conduite automobile est un objet d’étude « digne » pour la sociologie. Les récentes recherches sur différents aspects de la conduite automobile se sont montrées pertinentes en éclairant les pratiques des automobilistes. Le thème représente un véritable sujet de recherche pour le sociologue tant dans la construction de théories sociologiques que dans la mise en œuvre de méthodologies pour aborder ce thème. De plus, la réflexion sociologique répond aux demandes des financeurs (Etat, collectivités, entreprises) en apportant une compréhension des phénomènes.

 

Aussi, l’enjeu aujourd’hui se situe surtout autour de la dignité de la thématique de l’automobile instrumentée comme objet de recherche en sociologie face à la concurrence d’autres disciplines. En effet, s’agissant de technologies automobiles, la tendance pourrait être de céder ce champ de recherche à la psychologie cognitive déjà très active sur ce thème et produisant des analyses minutieuses qui, malgré la prise en compte de la dimension située des usages, n'ont pas pris toute la mesure du poids des déterminants sociaux dans les usages des dispositifs. Si la sociologie renonçait à cette thématique, elle manquerait de reconnaître une évolution de la conduite automobile, et aurait une longueur de retard dans la compréhension des pratiques.

 

Dans cette tâche, la sociologie peut s’appuyer sur les études existantes qui ont été menées dans le cadre de l’« ethnographie cognitive ». Ces études à l’image de celles réalisées par E. Hutchins (cockpit d’avion), L. Suchman (photocopieuse), C. & M. Goodwin (gestion des bagages dans un aéroport), B. Conein (disposition des ustensiles de cuisine) ont su aborder des activités équipées souvent délaissées en donnant des descriptions fines et enrichissant le cadre théorique. En effet, l’ethnographie cognitive permet de saisir le phénomène de l’action instrumentée en proposant une méthodologie ad hoc permettant de réaliser une analyse de la conduite automobile instrumentée mettant l’accent sur le caractère situé de cette activité et sur le caractère cumulatif des savoirs mis en œuvre dans l’action.

 

 

Références:

 

1 BOULLIER, « Modes d’emploi : traduction et réinvention des techniques », 1992 a, p.239.

2 LANNOY, « L'automobile comme objet de recherche, Chicago, 1915-1940 », 2003, p.500.

3 Dans le GO3 du PREDIT 3, on a pu voir des chercheurs se saisir de problématiques de la sécurité routière à partir de leurs propres problématiques de recherches mais la sécurité routière n’est pas leur axe de recherche spécifique. Voir GARIN-FERRAZ, Annuaire des recherches du PREDIT GO3, 2007.

4 BOULLIER, op. cit., 1992, p.239.

5 PERVANCHON, «Conduire et se conduire» , 1999, p.259.

6 PERETTI-WATEL, « La conduite automobile : un objet de recherche sociologique », 2001, p.392.

7 Ibid., p.392.

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Published by Emmanuel Pagès
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